Compte rendu d'événement TICE
 par Nathalie Van de Wiele


"Les métamorphoses du livre et de la lecture à l'heure du numérique"
Séminaire national des lettres
http://www.educnet.education.fr/lettres/actualites/colloques-2010
Paris, du 22 au 24 novembre 2010

logo ministère de l'Education nationale

En collaboration avec le CELSA Paris-Sorbonne, l'Ecole Estienne, la Bibliothèque nationale de France

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ePrep a participé à certaines sessions du Séminaire national des lettres qui a réuni environ 600 participants (professeurs formateurs, inspecteurs pédagogiques de lettres et d'art, documentalistes, bibliothécaires, enseignants-chercheurs...) dont plus de 120 intervenants, et propose ci-dessous quelques éléments concernant ces sessions.

On pourra également consulter :

Cliquer ci-dessous pour accéder directement aux sections souhaitées :

 

  Sessions du 22 novembre

Accueil
Patrick GERARD, Recteur de l'académie de Paris

C'est en 1469 que Guillaume Fichet importe l'imprimerie en France, au collège de la Sorbonne. Le livre peut alors se diffuser de par le monde. Avec la révolution du numérique le livre se diffuse maintenant instantanément. Mais comment cette métamorphose du livre peut-elle donner aux jeunes l'envie de lire ?

Présentation du séminaire
Erik ROSER, Doyen de l'Inspection générale de l'Education nationale
Philippe LE GUILLOU, Doyen de l'Inspection générale des Lettres

Erick ROSER
D'après une récente étude du journal le Monde, 5% des lecteurs ont déjà lu un livre numérique. La révolution numérique appelle la révolution du manuel scolaire avec de multiples possibilités en liaison avec les espaces numériques de travail (ENT), l'objectif étant de mieux instruire, de mieux former les élèves.

Philippe LE GUILLOU
Il faut placer le livre à la base, au coeur, au sommet de tout, même s'il devient numérique.

Présentation des journées : thèmes et organisation générale

Catherine Becchetti-Bizot
L'inspectrice générale Catherine Becchetti-Bizot présentant le Séminaire national Lettres

Catherine BECCHETTI-BIZOT, Inspectrice générale de l'Education nationale, groupe des Lettres
Paul RAUCY, Inspecteur général de l'Education nationale, groupe des Lettres

Catherine BECCHETTI-BIZOT
L'enseignement n'est pas encore suffisamment irrigué par la recherche, mais à la fois, la recherche a beaucoup à apprendre de ce qui se passe à l'école. L'enjeu majeur de ce séminaire est de réunir la recherche et les pratiques de terrain. L'utilisation pertinente des outils pour réduire le « grand écart mental » qu'ont à faire les élèves entre l'école et la vie, selon l'expression de Bourdieu, est un impératif démocratique. Il s'agit de poser les fondements de nouvelles humanités, et pourquoi pas d'un nouvel humanisme se nourrissant des grands projets de bibliothèques numériques, comme Gallica. Les nouveaux supports numériques doivent participer à la renaissance du livre et de la lecture.

Paul RAUCY
Deux volets de l'évolution de l'enseignement des lettres :
- Dans la réforme du lycée entrant en vigueur à la rentrée 2010 en classe de seconde, l'enseignement de détermination est devenu enseignement d'exploration. L'enseignement d'exploration Littérature et société comporte 6 domaines dont (2) Des tablettes d'argile à l'écran numérique : l'aventure du livre et de l'écrit (4) Médias, information et communication : enjeux et perspectives (5) Paroles publiques : de l'agora aux forums sur la toile.
- La réforme des CPGE littéraires, classes qui accueillent 4 500 étudiants pour 200 places en écoles normales supérieures, a vu la récente création de banques d'épreuves littéraires (BEL) permettant aux étudiants de présenter des concours d'entrée dans des écoles ouvertes dans des domaines et compétences différentes (IEP, écoles de commerce).

Les métamorphoses du livre à l'âge de la textualité électronique

Roger Chartier
Roger CHARTIER, Professeur au Collège de France, Président du conseil scientifique de la Bibliothèque nationale de France

- Lorsque Kant, dans la "La doctrine du droit" où il aborde plusieurs contrats, se pose la question "Qu'est-ce qu'un livre ?", il considère un objet particulier, le livre, objet d'un droit réel, d'un contrat de procuration sans que soit aliénée la propriété de l'auteur sur son oeuvre.
- Si les idées sont universelles, chacun a sa façon de lier les concepts les uns aux autres. Ainsi, à l'immatérialité du texte s'oppose la matérialité du livre bien que les deux soient être liées (pour le lecteur, un livre dans une certaine édition n'est pas le même que dans une autre).
- On assiste à trois ruptures : (1) au 1er siècle, le codex (livre relié) remplace le rouleau (2) au 14ème siècle, peu avant l'imprimerie, apparaît le livre rassemblant les oeuvres d'un seul auteur (3) au 15ème siècle, l'imprimerie apparaît.
- Avec l'ordinateur, le même support fait apparaître des textes qui étaient avant sur des supports distincts. Avec le livre numérique apparaissent les fragments (supports électroniques du texte) et la lecture fragmentée (par le mode de lecture proposé).
- L'histoire montre que chaque mutation a toujours produit une coexistence originale avec les pratiques anciennes. On peut donc penser que le livre ne mourra pas brutalement : citons les poèmes de Platon qui existent sous les quatre formes.

"L'écrit dans tous ses états" : une présentation en image des divers supports de l'écrit
Anne ZALI, Responsable du service de l'action pédagogique de la Bibliothèque nationale de France
Françoise JUHEL, Responsable du service des éditions multimédias de la Bibliothèque nationale de France

On assiste ici à une présentation de documents extraits de la base de données mise à disposition des enseignants et des élèves par la BnF sur l'histoire des écritures et celle du livre. Le premier volet a été réalisé et mis en ligne sous le titre «L'aventure des écritures» sur le portail de la BnF. Le second volet est en cours de constitution. Les premiers éléments proposés seront bientôt consultables en ligne, accompagnés de parcours pédagogiques élaborés par des professeurs de l'académie de Versailles.
Le site de la BnF donne accès à des catalogues, des dossiers pédagogiques, des bibliothèques numériques comme Gallica, des expositions virtuelles, des collections renfermant par exemple des copies numériques de manuscrits autographes de Balzac, Proust... à visiter ici.

Table ronde : Où commence l'écriture ?

Table ronde du 22 novembre
Table ronde "Où commence l'écriture ?"

Modérateur : Anne ZALI, Responsable du service de l'action pédagogique de la Bibliothèque nationale de France
Intervenants :
Emmanuel SOUCHIER, Professeur au CELSA, Paris IV Sorbonne
Jean-Jacques GLASSNER, Directeur de recherches au CNRD
Michel BOCCARA, Sociologue, Chargé de recherches au CNRS

Emmanuel SOUCHIER
"Ecritures numériques ; une nouvelle forme d'écriture divinatoire ?"

Cartographie du Web
Cartographie du Web rappelant le plan de métro de Tokyo présentée au cours de l'exposé
(cliquer sur l'image pour l'agrandir)


Du multimédia à l'unimedia : sur l'écran (unimédia), se déploient une multitude de formes d'écriture (multimédia : l'image, "l'image du texte", la parole...). Quel imaginaire avons-nous de ces objets ? Cette question appelle deux réflexions :
1- Considérer les ordinateurs comme des outils d'écriture est structurant : écrire sur l'écran fait appel à un nouveau système d'écriture (les architextes), à des outils de lecture-écriture (lettrure) très complexes et chargés de forme (rigides, cette rigueur offrant d'ailleurs une grande disponibilité créative).
2- Proposer une hypothèse de pratique d'écriture sur l'Internet : en élaborant cette écriture on se place en maître du sens (pouvoir donner du sens au monde avec une grande rigueur scientifique).

Jean-Jacques GLASSNER
"Comment invente-t-on l'écriture ?"

Texte cunéiforme
Texte cunéiforme présenté au cours de l'exposé

"Ecriture" est un mot polysémique : l'écriveur (celui qui produit des signes) n'est pas l'écrivain. L'écriture est un artefact créé quatre fois : au 4ème millénaire avant Jésus-Christ au pays de Sumer, ensuite en Egypte (imprécision archéologique des dates), puis en Chine et au Yucatán. L'écriture alphabétique, qui n'est pas le stade le plus abouti de l'écriture, a été inventée une fois, en Canaan.
L'écriture permet de classer le monde et non de gérer des biens.

Michel BOCCARA
"Son-geste-trace. Réflexions sur l'écriture et la danse"
Toutes les expressions, même si elles se distinguent (son, geste, trace...) sont liées à nos cinq sens et, dans leur forme artistique (musique, danse, écriture...), on réinvente les expressions combinées (par exemple l'écriture reliée à la danse comme la pratiquent les Aborigènes).

 

  Table ronde du 24 novembre après-midi

Table ronde - Le lettrure : renaissance de l'écriture-lecture dans l'espace du numérique

Table ronde du 24 novembre
Table ronde "La lettrure"

Modérateur : Emmanuel SOUCHIER, Professeur au CELSA, Paris IV Sorbonne
Intervenants :
Milad DOUEHIHI, Université de Glasgow
Valérie JEANNE-PERRIER, Université Paris-Sorbonne
Julia BONACCORSI, CEDITEC, Université Paris-Est, Créteil

Emmanuel SOUCHIER
Lire pour écrire, écrire pour lire (terme médiéval de "lettrure", en anglais "literacy"), réenchanter la lecture et l'écriture, c'est bien une pratique le "lettrure" qui se développe dans l'environnement numérique, avec des outils de lecture qui sont aussi des outils d'écriture. Avec l'informatique, l'homme a besoin d'outils pour commencer à lire et à écrire (les architextes). Autre paradoxe : à leur tour, ces médias textualisent la pratique sociale. La démocratisation de la micro-informatique permet la propagation de la culture numérique.

Milad DOUEHIHI
"La renaissance du lecteur"
Le passage de l'informatique au numérique par le déploiement du code numérique, code de la mathématisation du monde, est le passage de l'esprit de géométrie à l'esprit de finesse au sens de Pascal. On nous promet des livres augmentés pour sauver le livre imprimé. Aux trois humanismes de Levi-Strauss (humanisme de la renaissance - des textes -, humanisme exotique - des cultures -, humanisme démocratique - de l'ensemble des faits humains -) s'ajoute l'humanisme numérique qui appelle une nouvelle pédagogie, une nouvelle literacy.

Valérie JEANNE-PERRIER
"La rémanence du livre dans les dispositifs de communication" ou "L'indissociable battement du lire - écrire - publier formaté par les interfaces et les dispositifs informatisés sur les réseaux ; visions sémiologiques de quelques CMS (Content management systems)"
Tous les CMS disent qu'il est facile de devenir auteur : écrire devient un geste de gestion, les gestes étant prescrits par l'interface (remplir des champs, diffuser). Les architextes (outils au-dessus de la lecture-écriture) des sites comme les blogs du Monde diplomatique (par exemple Puces savantes), egoblog, tumblr. (micro-site de blogging)... sont de type SPIP, WordPress, Storify (pour coller des "twits" dans un article déjà en ligne), TubeChop (pour couper des morceaux de médias dans YouTube), Lodel (architexte de revues.org). Ces outils intègrent le réseautage comme valorisation (sur Twitter, Facebook...). Mais si les processus sont facilités, ils sont cadrés par des "moules à presse" qui favorisent l'écriture journalistique.

Julia BONACCORSI
"Un nouvel imaginaire de lecture à travers ses représentations visuelles"

Boy Reading Newspaper Kertescz
"Boy reading newspaper" d'André Kertész
(cliquer sur l'image pour l'agrandir)


L'iconographie du lecteur à travers des scènes de lecture, comme la photo "Boy reading newspaper" d'André Kertész, fait apparaître trois paradigmes : (1) la lecture est un acte intime (2) la lecture est diverse (diversité de lieu et de lecteur) (3) la lecture a une valeur d'usage (avec la publicité, lecture devient un outil pour vendre). Comment alors la lecture à l'écran peut-elle renouveler la lecture ? Des réponses sont apportées par les publicités actuelles pour les liseuses électroniques qui engagent le corps du lecteur (comme la publicité de la Fnac qui annonce son FnacBook). D'autre part, pour ce qui est du lien social (le lecteur affichant la couverture de son livre dans le métro créé un lien avec les autres passagers), ce que l'on perd avec l'opacité de la lecture sur liseuse électronique se gagne via les réseaux de lecture (type Babelio) avec lequel le lecteur peut se connecter.

Conférence de clôture
Jean-Claude CARRIERE, écrivain et scénariste

Jean-Claude CARRIERE apporte sa vison, en relation avec le livre qu'il a co-écrit avec Umberto ECO "N'espérez pas vous débarrasser des livres".

 

  L'avis d'ePrep

"Les métamorphoses du livre et de la lecture à l'heure du numérique" : un thème passionnant pour littéraires et scientifiques.

A ces derniers une question reste posée : si les tablettes sumériennes, les rouleaux, les codex ont traversé les millénaires, qu'en sera-t-il de nos livres numériques d'ici 2 000 à 3 000 ans ? La question se pose doublement : au niveau des formats (certains formats numériques d'il y a 10 ou 20 ans ne sont déjà plus lisibles) et au niveau du stockage des données (que deviendront nos sites Web dans 300, 400 ans ?).

Une prochaine édition du Séminaire national des lettres plus ouvert aux scientifiques et chercheurs en STIC (sciences et technologies de l'information et de la communication) pourrait avoir un certain succès.